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INTERVIEW CROISÉE L’évolution des espaces de travail en période de crise sanitaire

Interview
5 min
09/12/2020
Alors que la pandémie de Covid-19 a complètement transformé nos habitudes, comment repenser l’immobilier de bureau avec la distanciation sociale ? Analyses de Sabine Bourrut-Lacouture Lépine, directrice générale Immobilier d'entreprise France chez Bouygues Immobilier, et Stéphane Bensimon, président de Wojo, filiale à 50/50 d’Accor et Bouygues Immobilier.
Par Judy Hue
buildings in tokyo
sabine stephane
Sabine Bourrut-Lacouture Lépine, Stéphane Bensimon
Près de 5,1 millions de salariés ont travaillé à distance pendant le premier confinement et il semblerait que le télétravail soit amené à se développer massivement. Quel sera l’impact sur notre façon de travailler ?
portrait sabine
Sabine Bourrut-Lacouture Lépine
Je ne sais pas si le télétravail sera généralisé, ce qui est certain c’est que ça fonctionne. La France entière a été confinée, et les réseaux ont tenu. Tous les systèmes de visioconférence ont prouvé leur efficacité, et ces outils ont aussi mis en exergue certains non- sens : pourquoi passer deux heures en voiture ou dans les transports en commun pour se rendre à un rendez-vous quand on peut le faire en visio ?
portrait stephane
Stéphane Bensimon
Entreprises, collaborateurs et surtout managers savent que le télétravail est désormais possible. On a aussi découvert les limites du télétravail total : il y a un vrai enjeu de socialisation ; par ailleurs, les environnements familiaux et l’aménagement du domicile ne sont pas toujours adaptés. Mais on a franchi un pas sans précédent sur la mixité de l’environnement de travail. Je crois en la formule d’un sociologue américain qui dit que nous sommes passés du “work from office” [travail au bureau] au “work from home” [travail depuis la maison], et que nous nous dirigeons vers le “work from anywhere” [travail de n’importe où].
Comment la crise va-t-elle transformer la conception de bureaux ?
portrait stephane
S. B.
La prise en compte des priorités sanitaires est quelque chose de tout à fait nouveau dans la conception de l’environnement de travail. Il va bien sûr falloir prendre au sérieux cet aspect dans les espaces professionnels. En revanche, nous questionnons les recommandations du ministère du Travail, qui dans son protocole de déconfinement à destination des entreprises préconise un espace de 4 m2 par salarié. Cela conduirait à multiplier par trois les surfaces de bureau...
portrait sabine
S. B.-L. L.
Oui, si tous les salariés continuaient à se rendre au bureau à 100% !
portrait stephane
S. B.
C’est inenvisageable, et nous leur avons fait part de nos réserves. Je crois plutôt que chaque entreprise va vouloir mieux consommer l’immobilier. Pas plus, pas moins, mais mieux. La crise de la Covid-19 génère des questions de fond sur l’environnement de travail, sur son rôle pour les collaborateurs.
portrait sabine
S. B.-L. L.
Cette crise ne doit pas conduire à un télétravail total, avec une disparition des locaux. Une entreprise, ce n’est pas une somme d’individus qui télétravaillent derrière un ordinateur. Une entreprise a des valeurs, une identité, une culture. La Covid-19 a amplifié des tendances que nous observions déjà : l’optimisation des m2 en effet, mais aussi les exigences environnementales et la prise en compte de la santé et du bien-être des collaborateurs. Ces réflexions, nous les avons anticipées chez Bouygues Immobilier, elles sont au cœur de la définition de notre nouvelle offre tertiaire, incarnée par notre projet EDA à Paris.
La distanciation sociale va-t-elle provoquer la fin de l’open space et un retour au cloisonnement des bureaux ?
portrait sabine
S. B.-L. L.
Je ne crois pas que l’open space va mourir, mais plutôt qu’il y aura des espaces plus personnalisés. Nous allons beaucoup plus travailler les espaces intérieurs pour offrir des lieux différents, soit très calmes, soit plus animés, favorisant la réflexion ou l’échange. Mais l’homme est un individu social. Quand je vais au bureau, c’est pour puiser de l’énergie, pour partager et collaborer.
portrait stephane
S. B.
C’est déjà ce qu’on fait dans les sites Wojo, avec la multiplication de zones différentes. Nous sommes convaincus que la concentration et les besoins varient tout au long de la journée. Dans nos sites Wojo, on privilégie des endroits très silencieux, où l’on peut s’isoler, ou même faire une sieste, et des lieux plus vivants, propices aux interactions entre collègues. Nous allons même jusqu’à proposer des spots Wojo installés dans des tiers-lieux tels que les hôtels Accor.
Comment repenser les espaces communs au travail ?
portrait stephane
S. B.
Bien sûr, la précaution doit être de mise dans les lieux où les gens se réunissent. Mais la crise a sans doute permis une prise de conscience très forte sur l’utilité de ces espaces communs. Il faut les faire évoluer en espaces de vie, créer de l’enrichissement intellectuel, des interactions, de la découverte. L’animation est très importante. Sans ambiance, c’est compliqué de donner de la valeur à un siège d’entreprise. Dès que les choses iront mieux, les espaces de vie vont être très prisés. Je pense que plus de surface sera dédiée au collectif.
portrait sabine
S. B.-L. L.
Oui, les espaces communs doivent contribuer au partage des cultures et à l’intelligence collective. Il faut développer les espaces extérieurs et les espaces végétalisés pour favoriser les échanges et le bien-être des collaborateurs. Chez Bouygues Immobilier, nous pensons que ces espaces doivent aussi être en partie ouverts aux riverains pour assurer une intensité d’usage maximum et contribuer positivement à la vie de quartier. C’est ce que nous avons proposé sur notre immeuble Sways à Issy-les-Moulineaux.
Quel rôle peut jouer l’immobilier d’entreprise pour accompagner le retour au bureau des employés ?
portrait sabine
S. B.-L. L.
On ne doit pas confronter le bureau et la maison, mais plutôt trouver un équilibre dans le triptyque maison–tiers-lieu–bureau, tout en conservant l’identité de l’entreprise. Et le bureau doit apporter autre chose que le monde virtuel et les outils numériques.
portrait stephane
S. B.
Il est prouvé scientifiquement en neurologie que trois semaines d’un nouveau comportement suffiraient à créer une habitude. Après plusieurs mois de confinement, des changements sont inévitables. Il y a un an, nous avons fait une étude sur les critères d’épanouissement au bureau. Si la plupart des gens évoquaient l’équilibre vie pro-perso ou la reconnaissance, les membres Wojo privilégient l’enrichissement personnel. C’est assez marquant de constater à quel point l’environnement et les échanges changent la vision du travail. Il est désormais possible d’imaginer vivre une expérience “émotionnelle” en se rendant à son travail. C’est pour ça que Wojo existe.
portrait sabine
S. B.-L. L.
On ne fournit un travail de qualité que dans un espace de qualité. Il faut bien se rappeler que la surperformance sans bonheur est impossible, et ce, dans tous les métiers.
Crédits photos Frédéric Berthet, Augusto Da SilvaGraphix-images