Vous êtes le plus ancien patron exécutif du CAC 40, cette crise vous semble-t-elle différente des autres ?
Des crises, j’en ai vu plusieurs depuis que j’ai pris la direction du groupe en 1989. Mais celle-ci est très particulière et pose quelques questions. Je me demande comment si peu de gens ont pu mettre la planète entière sur le toit en si peu de temps. C’est peut-être lié à un défaut de régulation, mais on ne doit pas occulter la question de la responsabilité. Sur le fond, cette crise est d’une grande brutalité, avec un effet de contagion mondiale important. Mais, du fait de cette brutalité, le cycle pourrait être moins long. Si 2009 sera difficile, la situation pourrait s’éclaircir en 2010. N’oublions pas que la France est dans une position plus favorable que d’autres pays. Les banquiers français traversent, dans l’ensemble, la crise d’une manière plutôt satisfaisante et ont été prudents dans l’immobilier.
L’action des gouvernements vous paraît-elle à la hauteur de la situation ?
Oui, les pouvoirs publics des grands pays occidentaux ont pris depuis l’été les mesures d’urgence qui s’imposaient pour éviter que les épargnants ne perdent tout. Quant aux plans de relance annoncés ces derniers jours, ils comprennent des dispositions nécessaires pour soulager l’économie et faire en sorte de diminuer l’impact sur l’emploi. C’était indispensable.
Dans l’immobilier, justement, la crise devient aiguë…
Il faut rappeler que le marché immobilier français est beaucoup moins touché que les marchés américain, espagnol ou britannique et que le taux de non-remboursement des crédits par les emprunteurs reste un des plus faibles au monde. Par ailleurs, contrairement à la crise des années 90, cette fois il n’y a plus de marchands de biens et le stock de logements invendus reste très faible à ce jour. Le prix du foncier va baisser, et c’est une bonne chose pour les acquéreurs.
Comment se porte le groupe ?
Dans l’immobilier, nous souffrons moins que la moyenne du secteur, du fait de nos règles prudentielles, et de notre positionnement sur un segment de clientèle, le moyen et le bas de gamme, qui se révèle moins touché. Dans le BTP, j’observe que l’évolution de nos marchés n’est pas si mauvaise. Nos prises de commandes à fin septembre sont bonnes, leur niveau sur l’ensemble de l’année sera très satisfaisant et c’est vrai pour la France et le reste du monde. On n’observe pas non plus de net recul du volume d’affaires en cours de négociation, qui déterminera les prises de commandes de l’an prochain. Le groupe se porte donc plutôt bien, nous prévoyons de recruter l’an prochain 10.000 à 15.000 collaborateurs, dont 8.000 à 10.000 en France, pour toutes nos activités hormis Bouygues Immobilier et TF1.
Le gouvernement est en train de faire adopter une loi audiovisuelle qui assouplit la réglementation. Etes-vous satisfait ?
Il faut voir d’où l’on vient ! Actuellement, TF1 subit des contraintes réglementaires uniques au monde. Dans aucun autre pays il n’y a autant de réglementation sur la télévision. Le problème c’est que cette sur-réglementation s’applique spécifiquement à TF1 : M6 n’a pas autant d’obligations que nous et je ne parle même pas des chaînes de la TNT qui en ont très peu et qui, pour certaines, ne les respectent pas… La réglementation d’aujourd’hui - limitation de la publicité, quotas de production et de diffusion notamment - n’est plus du tout adaptée à l’évolution du paysage audiovisuel, ni même à la réglementation européenne. Les règles du jeu ont changé. Quand le gouvernement dit qu’« il faut se reposer des questions sur ces contraintes réglementaires obsolètes », je ne peux qu’approuver.
Que répondez-vous à ceux qui disent que cette loi vous est très favorable, que le gouvernement fait « cadeau sur cadeau » à TF1 ?
Des cadeaux ? Je n’en vois pas. Pour le moment, on est écrasé par le poids de la réglementation. Il y a trois produits surtaxés en France : l’essence, le tabac et la publicité sur TF1 ! (Rires). Honnêtement, je voudrais que l’on m’explique ce qu’a fait TF1 pour mériter ça. Je rappelle que nos concurrents de la TNT ne seront pas taxés comme l’est TF1. Et les autres médias qui font de la publicité et avec lesquels nous sommes en compétition ne seront pas taxés du tout. Alors que nous, nous allons être taxés deux fois pour financer France Télévisions : une fois à l’aller sur TF1 à 3%, une fois au retour à 0,9% sur Bouygues Télécom !
La suppression de la publicité sur France Télévisions ne va-t-elle pas profiter aux chaînes privées ?
Est-ce que TF1 peut s’attendre à des recettes publicitaires supplémentaires ? Tout le monde dit oui c’est sûr ! Pour ma part je n’en sais rien, le marché publicitaire est très difficile à prévoir pour 2009 et il est en récession. Autant dire clairement dans la loi que, s’il y a des recettes supplémentaires, TF1sera taxé et que s’il n’y en a pas il ne le sera pas. A ce propos, j’ai lu les déclarations de Patrick de Carolis (le PDG de France Télévisions, NDLR) : « Le lobbying de TF1 et M6 est choquant et indécent. Si nos concurrents pouvaient nous mettre le pied dessus comme on écrase une cigarette ils le feraient ». Moi je dis que Patrick de Carolis a totalement perdu son sang-froid. Je suis très choqué par ces propos. Les débats actuels à l’Assemblée nationale sont tout aussi choquants : nous y sommes insultés quotidiennement ! Je demande un peu de respect : Bouygues est un groupe qui existe depuis 1952, qui emploie 150.000 personnes et qui participe au développement économique et au rayonnement de la France. C’est très mal vécu par les salariés de Bouygues qui se demandent : « Pour qui ces gens nous prennent-ils ? ».
En avez-vous parlé avec le président de la République ?
Je connais Nicolas Sarkozy depuis très longtemps, c’est vrai. Je suis conscient du fait que nos relations ne doivent pas constituer un avantage pour le groupe Bouygues. Mais cela ne doit pas être un handicap non plus.
Bouygues Telecom est aujourd’hui le troisième opérateur mobile français. Vous ne voyez toujours pas d’un bon œil la candidature de Free pour la quatrième licence ?
Premier commentaire : quand je compare la rentabilité des uns et des autres, je constate que Free est bien plus profitable que Bouygues Telecom. Si l’on veut plus de concurrence et faire baisser les prix pour le consommateur, Free serait donc déjà bien inspiré de réduire un peu ses marges sur l’ADSL avant de penser à venir sur le mobile. Deuxième commentaire : déployer un réseau 3G pour 1 milliard d’euros, comme l’affirme Free, me paraît impossible sauf à faire le coucou sur le réseau des opérateurs en place. Troisième commentaire : mettre en place, en ville, de nouvelles antennes pour un nouveau réseau est infaisable compte tenu des pressions environnementales. Quatrième commentaire : si le gouvernement autorise un nouvel entrant à venir faire de l’ultra « low-cost » dans le mobile, il prend une lourde responsabilité. A terme, une guerre des prix peut provoquer 10.000 à 30.000 pertes d’emplois chez les opérateurs. Ce sont des choix lourds de conséquences, surtout s’il s’agit de favoriser quelqu’un qui n’investit pas ! Sur la seule année 2008, je rappelle que Bouygues Telecom a investi 800 millions d’euros dans son réseau. En treize ans, Bouygues Telecom a créé 8 000 emplois sans compter ceux des sous-traitants et fournisseurs, et investi plus de 6 milliards d’euros pour son réseau.
Les consommateurs réduisent leurs dépenses en période de crise, le secteur des télécoms est-il menacé par le ralentissement économique ?
Pour le moment, nous ne sommes pas touchés.
« J’ai été un peu choqué par la manière dont a été traitée Laurence Ferrari »
La part d’audience moyenne de TF1 a chuté en un an de 31% à 26,1%. La Une est toujours en tête mais son modèle généraliste n’est-il pas menacé par la concurrence de la TNT et la fragmentation des audiences ?
Non, le modèle généraliste de TF1 reste solide, valable et fiable malgré une très forte concurrence. Il faut relativiser ce recul de l’audience en le resituant dans un contexte historique. La chaîne a été privatisée, il y a plus de vingt ans, à une époque où la France ne comptait que 5 chaînes. Aujourd’hui le public a accès à 200 chaînes en permanence, dont 18 totalement gratuites sur la télévision numérique terrestre, et la télévision est aussi accessible sur Internet. Dans ces conditions, il est normal que l’audience des grandes chaînes généralistes baisse dans une certaine proportion. C’est mathématique, le paysage concurrentiel a totalement changé depuis 1987. Mais je constate que chaque jour TF1 continue à réunir une majorité des Français.
A partir de quel niveau d’audience considéreriez-vous qu’il y a un risque d’« accident industriel » ?
Je ne crois pas du tout qu’un tel risque existe. L’audience de TF1 va se stabiliser. C’est mécanique car la montée en charge de la TNT est pratiquement faite : elle couvre désormais près de 80% du territoire. Le plus dur est derrière nous.
Sur la TNT il y a aussi des chaînes d’information qui concurrencent durement LCI… Est-ce que LCI pourrait être un jour diffusé en clair ?
Non. LCI a des accords spécifiques avec CanalSatellite et le câble, qui contribuent à son modèle économique. En revanche, je ne vois pas trop où est le modèle des autres chaînes d’info. S’il y en a une ou deux en trop dans le paysage ce n’est pas LCI qui a été lancée la première en 1994 ! De toute façon, nous sommes déjà présents sur la TNT avec des chaînes comme TMC et NT1, et puis nous aurons un « canal bonus » pour une autre chaîne dès l’arrêt de l’analogique.
Pour vous Laurence Ferrari était-elle le bon choix pour succéder à PDDA malgré des débuts difficiles sous la barre des 30% d’audience ?
Evidemment ! D’abord Laurence Ferrari est repassée au-dessus des 30% ces dernières semaines. Son journal de 20 heures réunit chaque soir plus de 8 millions de téléspectateurs, c’est une très belle performance que je salue. Vous savez, quand on succède à un présentateur qui officiait depuis plus de 20 ans et qui remplissait très bien sa mission, ce n’est jamais évident au début. Une partie du public a pu être déstabilisée dans les premières semaines mais aujourd’hui ces téléspectateurs reviennent. Et s’ils reviennent, c’est parce qu’ils regardent le journal de la Une pour ce qu’il est et ce qu’il représente et pas seulement pour le ou la journaliste qui le présente…
Vous lui avez manifesté votre soutien pendant cette période délicate ?
Oui bien sûr, je l’ai appelée pour l’encourager et l’assurer de mon entière confiance. J’ai été un peu choqué par la manière dont elle a été traitée ici où là pour ses débuts au 20 heures.
Comment jugez-vous l’action du PDG de TF1, Nonce Paolini ?
Je parle tous les jours avec Nonce comme je le faisais avant avec Patrick Le Lay. J’ai évidemment validé tous ses choix stratégiques. Il fait un travail tout à fait remarquable. Il a toute ma confiance.
« Avant une alliance Alstom-Areva voyons ce que donne l’EPR »
Sur vos activités nucléaires, comment se passe la construction des EPR de Flamanville et d’Olkiluoto en Finlande ?
Flamanville constitue notre deuxième EPR, le premier étant celui de Finlande. Je suis très admiratif du travail des collaborateurs de Bouygues sur ces chantiers que je visite régulièrement et qui sont des références pour le monde entier. Je tiens à rappeler les propos du Président de l'autorité de sûreté nucléaire finlandaise, la STUK : « Les entreprises finlandaises devraient prendre exemple sur Bouygues… » Cela dit, l’EPR est une génération de réacteurs beaucoup plus sophistiquée que les précédentes. J’ai rarement vu un chantier de génie civil aussi complexe. Le degré d’exigence qualitative y est sans précédent. Tout cela a un coût.
Vous êtes impliqué dans des projets nucléaires, vous êtes actionnaire d’Alstom, militez vous toujours pour son mariage avec Areva ?
Nous détenons aujourd’hui environ 30% d’Alstom. Et je constate que notre prix d’entrée est toujours inférieur au cours actuel. Ce qui est loin d’être le cas de nombre d’investisseurs, qui ont pris des positions ces deux dernières années. Pour autant, nous ne franchirons pas le seuil de 33% qui nous obligerait à lancer une offre publique. Concernant l’idée d’un rapprochement Alstom-Areva, je continue à penser que ce serait une bonne chose. Cela aurait un vrai sens industriel. Leurs compétences dans l’énergie sont très complémentaires. Mais ce rapprochement n’est pas indispensable pour Bouygues.
Cela signifie que vous avez renoncé à obtenir ce rapprochement ?
Je n’ai pas, et je n’ai jamais eu, de discussions avec l’Etat, actionnaire d’Areva, évoquant un mariage avec Alstom. De toute façon, la situation financière mondiale est telle qu’une opération de ce type serait actuellement impossible. Et, avant de conduire un tel rapprochement, je veux voir comment se passent les projets EPR d’Areva.
Propos recueillis par Nicolas Barré, Myriam Chauvot, Jean-Christophe Féraud et François Vidal