« Pentagone » de Balard : Martin Bouygues contre-attaque

« Pentagone » de Balard : Martin Bouygues contre-attaque – Interview publiée dans Les Echos daté du 15 décembre 2011

Une information judiciaire a été ouverte en février 2011 pour corruption et délit de favoritisme sur l’attribution du contrat du siège du ministère de la défense à Balard, que vous avez remporté. Qu’avez- vous à dire ?
Ces insinuations sont mensongères et fausses. Nos avocats ont demandé au procureur si Bouygues était impliqué, la réponse est non. Nous avons mené une enquête interne qui n’a rien donné non plus. Il n’y a rien dans ce dossier qui concerne notre groupe. Le processus d’appel d’offres a duré 20 mois, il y a eu une phase de présélection des candidats, le cahier des charges a été modifié à plusieurs reprises dans le cadre d’un dialogue compétitif et tout le monde y avait accès au fur et à mesure. J’aimerais qu’on m’explique l’intérêt qu’il y aurait eu à essayer d’avoir accès à quoi que ce soit avant. Je ne peux laisser dire et laisser croire que les collaborateurs de Bouygues sont malhonnêtes. Si vous trouvez ça normal, moi non. Je suis scandalisé car la présomption d’innocence n’existe plus, on est dans la présomption de culpabilité. C’est totalement anormal. Le préjudice pour nous est considérable et mondial. Nous avons 135.000 employés dans le monde. Partout, nous avons eu droit à des questions sur cette histoire.

Quelle suite comptez-vous y donner ?
Je suis en colère et je porte plainte. Nous allons assigner le Canard enchaîné en diffamation  dans les tous prochains jours pour avoir proféré des accusations infondées contre nous  et laisser entendre que, dès lors qu’on est dans le BTP, on est malhonnête. C’est insupportable. Les dégâts en termes d’image sont énormes. Cela fait vingt ans, depuis que je suis président de Bouygues, que nous imposons des règles d’éthique strictes. Dans chaque métier du groupe, des séminaires spécifiques sont organisés. Nous avons un comité d’éthique au sein du conseil d’administration qui est présidé par un administrateur indépendant. Nous avons été les premiers à le faire. Je tiens à ce que nos affaires soient menées de la manière la plus rigoureuse et la plus transparente. J’ai par ailleurs fixé depuis plusieurs années une règle très forte : Bouygues se porte systématiquement partie civile contre tout collaborateur qui aurait délibérément commis un acte contraire à la loi. Nous n’avons eu heureusement à le faire qu’à trois  reprises.

Comment va le groupe Bouygues ? Votre activité de construction est-elle touchée par la crise ?
La conjoncture reste bonne, avec de très belles commandes à l’international et aucun ralentissement perceptible en France. Notre carnet de commandes a progressé de 7 % sur les neuf premiers mois de l’année. Sur la base de notre carnet et des ventes de logements réalisées cette année, qui se concrétiseront en chiffre d’affaires l’an prochain, nous sommes très confiants et sereins pour 2012. Au-delà, qui peut prédire comment sera 2013 ? Pas moi. La visibilité ne va pas jusque là. Mais non, pour l’instant nous ne sommes pas touchés par la crise. Elle n’a rien à voir, pour le secteur du BTP, avec celle des années 90, qui avait été catastrophique.

Vos évoquez les ventes de logements, mais ne vont-elles pas reculer nettement l’an prochain, du fait de la conjoncture ?
Dire qu’on va ralentir la production de logements n’a aucun sens et je ne le crois pas. La France a un déficit structurel cumulé de 800.000 à 1 million de logements par rapport aux besoins suscités par la croissance démographique et la multiplication des familles recomposées. La structure même de la société augmente le besoin de logements. Et il y a également un important besoin de réhabilitation du parc existant. Côté acheteurs, je pense que les moyens financiers existent, c’est plus actuellement un problème de confiance dans l’avenir. Le climat anxiogène suscite l’incertitude chez les jeunes ménages mais les conditions financières sont idéales : il existe l’aide du « prêt à taux zéro plus » et même s’ils sont remontés, les taux d’intérêt restent très intéressants.
Mais les aides fiscales ont été supprimées et les prix de l’immobilier sont élevés…
Qui sait quel sera le programme de soutien au logement mis en œuvre après les présidentielles ? Compte-tenu des besoins en logements, je ne crois pas qu’on puisse se passer d’aides publiques et notamment d’une aide fiscale à l’investissement locatif, la France n’a tout simplement pas le choix. Quant aux prix élevés de l’immobilier, ils reflètent l’inflation du coût du foncier et ce n’est pas les promoteurs qui la génèrent ! L’offre de foncier est insuffisante, il faut que les pouvoirs publics l’augmentent en changeant la réglementation.

Le marché de la dette est en crise, comment cela affecte t-il le BTP ?
Cela ne suscite pas d’inquiétude chez Bouygues, car cela fait longtemps que nous travaillons à optimiser notre structure financière. Notre dette obligataire est très étalée, nous n’avons pas d’échéance à court terme. Je ne prétends pas que cette crise des financements n’a pas d’impact sur le secteur du BTP. En particulier,  les montages financiers sont plus complexes et plus chers mais les clients tout aussi déterminés.

 

Alstom a connu des difficultés, quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette participation ?
Je suis très heureux à la fois de cet investissement et du travail accompli par son PDG Patrick Kron. Alstom a connu un ralentissement de son activité, mais sur les six derniers mois, ses commandes ont augmenté de 45% et je suis particulièrement satisfait de constater que 65% des commandes viennent des pays émergents. Il existe par ailleurs de vraies synergies avec Bouygues et nous avons plusieurs affaires en cours. Hors de France, nous répondons ensemble à des appels d’offre de conception-construction sur des centrales électriques et des projets ferroviaires de lignes à grande vitesse, par exemple.

Free arrive sur le marché du mobile. Etes-vous prêt à faire face à cette nouvelle concurrence ?
Nous sommes prêts et nous ne tremblons pas. Nous avons toujours connu la concurrence et, contrairement au quatrième opérateur, nous n’avons bénéficié d’aucune aide lors de notre lancement. En 1996, nous n’avions pas obtenu d’accord de roaming par exemple. Au départ, notre service ne couvrait que la région parisienne. Et on nous a imposé la norme GSM 1800Mghz que nous étions alors les seuls à utiliser. Il y avait peu de matériel et un seul terminal ! Je constate que partout en Europe, l’heure est plus à la consolidation qu’à la création de nouveaux opérateurs dans le marché des télécoms mobiles. La France a fait un choix. J’avais dit que ce choix aurait un coût social et financier. Nous y sommes. La baisse de rentabilité des opérateurs va affecter les recettes fiscales de l’Etat. Le manque à gagner sera d’un milliard d’euros par an. Et en termes d’emplois, le quatrième opérateur va en créer très peu tandis que les trois autres vont devoir ajuster leurs coûts. Chez Bouygues Telecom, nous  nous y sommes préparés en diminuant nos coûts.
 

Et commercialement, êtes-vous inquiet ?
Non. Nous avons déjà  été les premiers à réagir dans le mobile avec B & YOU, offre lancée avec succès il y a 6 mois et distribuée uniquement sur internet, sans subvention et sans engagement. B&YOU saura rapidement s’adapter à toute nouvelle condition du marché. Dans le fixe, nos performances sur ce segment sont excellentes. Nous sommes leaders en termes de croissance  nette du marché avec 311 000 nouveaux clients acquis sur les neuf premiers mois de l’année. Nous avons déjà un peu plus de 1,1 million de clients.  En tant que challenger, nous pouvons développer à la fois des nouvelles technologies à travers les lancements de  nouvelles box et rendre de la valeur aux clients, ce qu’ils attendent de nous. Nous pouvons aller plus loin, plus vite, plus fort. Bouygues Telecom restera le challenger innovant par excellence.
Dans la télévision, TF1 a perdu la Ligue des Champions. L’inflation des droits sportifs vous inquiète-t-elle ?
C’est au contraire une opportunité.  Nous allons faire des économies. Nous perdions beaucoup d’argent avec certaines soirées de la Ligue des Champions. Les audiences ne sont pas au rendez-vous et donc du coup, les recettes ne suivent pas non plus. Nous aurons peut-être moins de grands événements sportifs mais nous aurons quand même encore certains qui ont vocation à nous coûter moins cher.

LCI n’a pu passer en diffusion gratuite sur la TNT. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Nos concurrents ont fait pression pour que LCI ne puisse passer en clair. Je le regrette mais LCI va élargir son bassin d’audience tout en restant sur la TNT payante car CanalSat ne sera plus un distributeur exclusif. En élargissant notre audience, nous allons pouvoir améliorer nos recettes publicitaires. Et pour relancer la TNT payante, nous nous sommes associés au groupe Auchan pour lancer des offres de commercialisation.

 

Propos recueillis par Nicolas Barré, David Barroux, Myriam Chauvot, et François Vidal


(Mise à jour : octobre 2015)