Nous saurons être opportunistes

Martin Bouygues, PDG du groupe Bouygues : « Nous saurons être opportunistes »

Votre rapport annuel vient d’être récompensé. Quel degré d’attention lui portez-vous ?
Notre rapport annuel est réalisé majoritairement en interne. C’est une originalité à laquelle je suis très attaché. Le rapport annuel doit être le reflet de notre état d’esprit et de la culture du groupe. Il montre ce que nous sommes et ce que nous voulons être. Les efforts de modernité, de présentation et de clarté de nos comptes sont permanents. Cela s’est traduit par la publication de comptes trimestriels et, pour la première fois cette année, par des comptes aux normes IFRS.
J’en profite pour remercier les équipes des services comptables, financiers et juridiques car cela représente un travail considérable. Mais cela correspond au respect que nous devons à nos actionnaires. Chaque métier est présenté dans le détail de manière homogène. Nous avons toujours cherché à avoir un discours sincère, ni flatteur ni trompeur.

Vous allez récompenser vos actionnaires par un superdividende de 5 euros qui sera versé en janvier. Doivent-ils s’attendre à être de nouveau sollicités ?
L’assemblée générale du 7 octobre a voté à la quasiunanimité le versement d’un dividende exceptionnel. Ce dividende traduit plusieurs choses. La première est la réussite d’investissements très importants et donc des prises de risques elles aussi très fortes depuis de nombreuses années. Ce sont nos bons résultats financiers qui nous permettent aujourd’hui de récompenser nos actionnaires.
Ce dividende symbolise aussi le contrat de confiance que nous avons passé avec nos actionnaires. Nous les avons beaucoup sollicités au fil des années pour développer les pôles télécoms et média. Ils ont accepté de nous suivre, ont joué le jeu. Aujourd’hui, je suis fier de pouvoir leur dire « Merci de votre confiance, voici ce que nous pouvons vous rendre ». En aucun cas, cela ne signifie que nous n’avons aucun projet.

Vous aviez auparavant racheté des actions.
Oui, dans un premier temps. Mais le dividende récompense équitablement les petits et les gros actionnaires. L’expérience montre que l’effet relutif du rachat d’actions ne se concrétise pas par une hausse des cours et est moins intéressant pour les petits actionnaires fidèles à l’entreprise. La distribution d’un dividende exceptionnel est plus significative pour eux.

Comment envisagez-vous votre politique de distribution à moyen terme, notamment face à la suppression de l’avoir fiscal ?

Si nos affaires se développent, il n’y a pas de raison de ne pas envisager une politique de dividende qui suive la progression de nos résultats. Si nous avions des investissements particuliers, exceptionnels à réaliser, nous reverrions tout cela en sollicitant nos actionnaires pour d’autres aventures.

Ce pourrait être le cas en 2005 ?
On verra. Il ne faut jamais dire jamais.

Vous n’êtes donc pas en panne d’idées, comme certains l’ont dit ?
C’est un argument stupide mis en avant par des gens qui ignorent ce que sont l’économie libérale et le capitalisme.
Ce sont probablement les mêmes qui prônent le recentrage des entreprises sur leur métier de base… Le versement d’un dividende exceptionnel fait partie du cycle normal de la vie des entreprises et de la rémunération des actionnaires. Cela ne veut pas dire que Bouygues n’a plus de projets.

Ces projets se situeraient dans un nouveau métier ?
Le groupe doit parfois saisir des opportunités comme il l’a fait dans le passé avec Screg (NDLR : devenu Colas), Saur, TF1 et Bouygues Telecom. A chaque fois, cela représente des risques considérables. Rares sont les sociétés du CAC 40 qui ont réussi des opérations de croissance externe de diversification en dehors de leurs métiers au cours des vingt dernières années. Le challenge n’est pas si facile. Certains n’ont pas réussi leur croissance externe dans leurs propres métiers !

Y aurait-il une recette ?
Il faut garder les pieds sur terre et la tête froide, en un mot, être prudent. Une seule chose nous a aidés à réussir, la forte culture d’entreprise largement partagée par l’ensemble des collaborateurs. Cette culture soude aussi les équipes de management dont les compétences sont pluridisciplinaires.

Un nouveau métier vous tente-t-il ?
Un nouveau métier ne me tente pas pour le plaisir. Nous avons toujours été opportunistes, nous ne le cachons pas, et je suis sûr que nous saurons toujours l’être. Pour entrer dans un nouveau métier, il faut avoir des idées neuves et des équipes fortes et des concepts originaux. Cela a été le cas avec TF1 et Bouygues Telecom. Il faut aussi avoir des actionnaires qui vous soutiennent, croient en vous et comprennent vos stratégies industrielles.

Que vous inspirent les craintes sur la croissance mondiale l’an prochain ?
2004 se déroule dans tous nos métiers de façon très satisfaisante en terme d’activité et de prises de commandes. Je suis résolument confiant pour 2004 et le début de 2005. Ensuite, nous verrons bien. On peut redouter en effet une décélération de la croissance si les prix du pétrole continuent à monter.

Propos recueillis par Carole PAPAZIAN


(Mise à jour : octobre 2015)