« Mortelles enchères dans le téléphone »

« Mortelles enchères dans le téléphone » par Martin Bouygues

Le gouvernement français s’apprête à attribuer quatre licences de téléphonie mobile à la norme UMTS (3e génération de téléphones mobiles, permettant de transmettre voix, textes et images), dans le prolongement des licences GSM (système global pour communications mobiles). La méthode choisie était celle de l’attribution sur dossier. Les sommes énormes engrangées par l’Etat britannique par le système des enchères remettraient-elles en cause cette procédure ?

J’ai engagé Bouygues dans la téléphonie mobile. Et je dis bien : mobile, exclusivement, parce que cette technologie me semblait la plus prometteuse. Je revendique ce choix.
Francis Bouygues s’était porté candidat en 1987 à la reprise de TF1 parce qu’il pressentait une révolution dans la communication. TF1 est une réussite, la première chaîne européenne. J’ai voulu que nous nous développions dans la téléphonie mobile parce qu’une autre révolution était à venir. Bouygues Telecom a été le catalyseur qui a permis l’explosion du marché français, et la démocratisation réelle du mobile.
Les investissements engagés par Bouygues Telecom en cinq ans sont très importants (30 milliards de francs). L’impact en termes d’emplois est significatif : outre les emplois directs – près de 6 000 personnes – les emplois indirects, générés par les distributeurs, sous-traitants et fournisseurs d’équipements, représentent cinq fois plus. Pourtant, en fait d’Eldorado, aucun des trois opérateurs  français – alors que deux d’entre eux ont démarré il y a plus de dix ans – ne peut afficher aujourd’hui un résultat net cumulé positif. C’est un investissement à long terme.

Pas d’alternative

Il n’y a pas d’alternative entre la poursuite du GSM et le passage à l’UMTS. Ce dernier sera obligatoire pour tout opérateur. La technologie l’impose parce qu’elle permettra le transfert de la voix à des coûts si faibles que, de facto, le GSM sera mort. Et la vitesse d’adoption de la nouvelle norme – plus rapide que prévu – ne permettra pas à la licence GSM de Bouygues Telecom d’être exploitée jusqu’à son terme fixé à quinze ans. Dans ces conditions, quelle est la durée réelle de validité d’une licence dans ces métiers ?
Dans la décision du Parlement européen et du Conseil du 14 décembre 1998, on lit notamment : « Les organisations fournissant des réseaux UMTS ou des services grâce à ces réseaux doivent pouvoir accéder au marché sans contraintes inutiles ni redevances excessives si l’on veut obtenir un marché dynamique offrant une vaste gamme de services concurrentiels ». Le gouvernement français avait d’ailleurs eu la sagesse de préférer aux enchères la rigoureuse sélection sur dossiers. Pourquoi changer de position ? L’exemple américain devrait dissuader tout Etat de s’engager dans les errements qui ont conduit à un réseau de mauvaise qualité et à la faillite de plusieurs vainqueurs lors des enchères sur les mobiles.

Assassinat d’un marché porteur

Je ne peux pas laisser commettre l’assassinat d’une technologie porteuse d’un grand avenir. Ce qui s’est passé en Grande-Bretagne a échappé au contrôle des politiques, du régulateur et à ses intentions. C’est un désastre qui pourrait se produire de la même manière en France. Je rappelle les faits : en Grande Bretagne, treize compétiteurs étaient en lice pour l’attribution aux enchères de cinq licences UMTS. Il n’y eut pas moins de cent cinquante rounds de négociations ! Les enchères ont atteint des sommets dépassant toute raison.
Pourquoi cinq entreprises ont-elles accepté de payer un tel prix ? Celles qui étaient installées sur le marché et détentrices d’une licence GSM, soit quatre sur les cinq finalistes, n’avaient tout simplement pas le choix, sauf à choisir leur mort. Ne pas entrer en compétition, c’était la mort subite. Y entrer, c’était préférer la mort lente.
Avant les enchères, un consensus s’était dégagé sur l’idée que celles-ci rapporteraient à l’Etat l’équivalent de 25 milliards de francs. Le résultat connu représente dix fois plus. Comment se réjouir d’une telle erreur de prévision sans en comprendre la cause ? Je m’interroge sur la réaction, ou la non-réaction, des conseils d’administration de ces entreprises, à qui on a présenté des plans d’affaires qui, en deux mois, ont fait varier une partie de leurs charges de 5 à 50 milliards de francs, sans que les recettes puissent augmenter dans les mêmes proportions.
Et que penser du prélèvement de centaines de milliards de francs sur un marché qui n’existe pas encore, avec une technologie que nous ne maîtrisons pas encore, pour un produit aujourd’hui virtuel ?
Ne nous voilons pas la face : le prix des attributions se répercutera mécaniquement sur le prix payé par le consommateur. C’est lui qui paiera le surcoût des enchères. Des études montrent que l’incidence en Angleterre devrait être d’environ 14 livres, soit près de 170 francs par mois et par client pendant 10 ans, déjà plus que l’équivalent d’un forfait actuel pour le seul accès à la licence ! Si le scénario se déroulait en France, sans tenir compte des différences géographiques et démographiques, les mêmes causes produiraient des effets pires encore. Avec le même choix pour les opérateurs actuels : la mort subite ou la mort lente.
Il faut aussi s’interroger sur l’équité qu’il y a à faire payer la même somme à quatre opérateurs dont les bases d’abonnés sont différentes, pour des raisons historiques et non de performances. Faire payer le même montant reviendrait à avantager à nouveau les opérateurs historiques, les plus anciens et de ce fait les plus gros.
Une autre question doit encore être posée sur la capacité du système bancaire international à supporter le financement des énormes montants que représentent dans l’ensemble des pays européens les enchères ou les droits d’entrée élevés ainsi que le développement des réseaux.

Le retour de la gabelle

On entend certains estimer que, en recourant au système des enchères, l’Etat montrerait qu’il gère bien ses actifs. La fréquence hertzienne étant une ressource rare, il faudrait la vendre au plus offrant. Si oui, pourquoi ne pas appliquer ce raisonnement à d’autres appels d’offres, comme les boucles locales radio par exemple ? Et pourquoi ne pas taxer d’autres droits d’entrée comme l’espace aérien ou maritime, le droit de câbler ou que sais-je encore ? Pourquoi cette discrimination entre l’UMTS et d’autres droits d’utilisation ?
Et que dira l’Etat français aux actionnaires minoritaires de France Telecom, dont il est lui-même actionnaire à 60%, quand il aura ponctionné ainsi cette entreprise ?
Comment peut-on affirmer vouloir développer les nouvelles techniques de l’information, dont tous reconnaissent qu’elles sont la base d’une nouvelle prospérité économique dans les pays développés et, en même temps, faire subir au marché avant même qu’il n’existe, un impôt dont l’ampleur n’a jamais eu cours dans aucun pays sur un produit neuf avant même qu’il ne soit créé ? On peut s’interroger sur les raisons qui poussent certains Etats vers cette pratique irraisonnée des enchères. On voudrait nous faire croire que ces prélèvements ne sont pas des impôts ! Il s’agit bien là du retour de la gabelle.

Internet pris en otage

Certains disent, en parlant des opérateurs : « Ces gens-là vont gagner beaucoup d’argent ; ils ont reçu un super avantage. » Je leur réponds que taxer fortement à l’entrée les opérateurs, par des enchères ou une redevance fixe élevée, revient à étouffer le marché dans l’œuf. Et personne n’y gagnera rien. Au contraire, c’est toute la technologie d’Internet sur le mobile qui sera prise en otage. Je propose une autre solution : instaurer une redevance initiale comme en Espagne, pour donner au marché une chance de vivre et, ensuite seulement, taxer les bénéfices quand ils apparaîtront. Et il est faux de penser que ce qui est mauvais pour Bouygues Telecom pourrait être éventuellement bon pour ses concurrents.

Ayant hérité de la culture d’un grand entrepreneur, je voudrais rappeler qu’une entreprise est d’abord une communauté humaine, faite d’hommes et de femmes unis par l’idée que rien n’est plus important que le client. Je regrette que l’on considère de moins en moins les entreprises par leur potentiel humain, qu’on oublie leur raison d’être et leur souci de toujours mieux servir leurs clients, et que, sans grande réflexion, on puisse ainsi les traiter par le mépris.
Je me bats avec un esprit d’entrepreneur depuis longtemps, parfois contre des agresseurs mal intentionnés. Mais que faire quand un acte aussi grave que celui qui vient d’être commis en Grande Bretagne – sous le seul prétexte que d’autres l’ont fait sans en comprendre la portée – risque de contaminer les différents pays européens ? Le système des enchères sera-t-il la première bêtise industrielle due à l’irresponsabilité collective européenne ?
Ma responsabilité de chef d’entreprise se situe d’abord vis-à-vis des clients et des salariés de Bouygues, qui sont d’ailleurs en grande partie actionnaires de l’entreprise. Que dois-je leur dire ? Que nous avons le choix entre la mort subite et la mort lente ?
 


(Mise à jour : octobre 2015)