Le plus grand danger, c'est le panurgisme

Martin Bouygues, PDG du groupe Bouygues : « Le plus grand danger, c’est le panurgisme »

Exceptionnellement, Martin Bouygues sort de sa réserve et revient sur le parcours de sa filiale Bouygues Telecom, sur son hostilité viscérale aux MVNO, et sur l’enjeu des choix technologiques dans la stratégie de son groupe.

Il y a dix ans, lorsque vous décrochiez la « troisième licence de radiotéléphone », aviez-vous réellement anticipé l’essor qu’allait connaître le cellulaire en France et dans le monde ?

Même si j’en avais la conviction, imaginer que la téléphonie mobile serait un service d’une grande utilité n’était pas très sorcier ! Que ce service se transforme ensuite en un tel marché de masse était moins évident à pronostiquer, même si la baisse du prix des équipements a accéléré le mouvement. Il faut se souvenir que l’idée initiale n’était pas de déployer un réseau national, mais plutôt des plaques géographiques dans les régions les plus peuplées.
Aujourd’hui, le GSM est un grand succès ; et la substitution au fixe largement entamée. Il faut bien voir d’où l’on vient : jusqu’en 1990, c’était le monopole ! Nous avons beaucoup soufferts du lobby, extrêmement puissant, de France Télécom. Au départ, le régulateur ne nous a d’ailleurs pas aidés en n’imposant pas l’itinérance, à l’instar de ce qui se pratiquait pour le troisième opérateur dans les autres pays d’Europe. De même, l’absence de séparation des réseaux commerciaux de France Télécom et la bienveillance des administrations envers Itinéris créaient une importante distorsion de concurrence.

Lorsque Bouygues Telecom ouvre son service à la mi-1996, SFR compte moins de cinq cent mille abonnés au GSM. Alors que ce marché somnolait, c’est vous qui allez le réveiller. Pourtant SFR a aujourd’hui huit millions et demi d’abonnés de plus que vous. N’est-ce pas un peu décevant ?

Ce discours sur l’écart qui nous sépare de SFR est manipulateur. Lors du lancement de Bouygues Telecom, nos deux concurrents avaient une couverture nationale en fréquences 900. Nous avions une couverture parisienne, des fréquences 1 800 exigeant une densité plus forte, et donc un réseau beaucoup plus cher à déployer. Nous avons, au contraire, toujours été extrêmement créatifs. C’est aujourd’hui banal, mais le pack avec la carte SIM et le terminal prêt à l’emploi, c’est nous qui l’avons lancé ! La rationalisation des circuits de distribution où les sociétés de commercialisation et de services faisaient la pluie et le beau temps, c’est également nous. Malgré une position concurrentielle distordue, nous avons été les plus à l’écoute des innovations technologiques, jusqu’au choix de l’i-mode, en 2002. Nous entretenons des relations exceptionnelles avec DoCoMo, et avons également nos propres ingénieurs sur place, à Tokyo, pour suivre leurs projets de développement. On parle beaucoup de Vodafone en Europe, mais Vodafone, au Japon, est à la peine !

Quels souvenirs conservez-vous de l’épisode du premier appel à candidature pour l’UMTS ?

Ce fut l’apothéose ! Le prix des licences était faramineux ; et les incertitudes technologiques, considérables. En les dénonçant, nous avons pris tous les risques et n’en avons tiré aucun profit alors que SFR et Orange ont bénéficié de l’effet d’aubaine que nous avions créé. C’était terrible d’entendre dire [par Michel Bon, le président de France Télécom, NDLR] :
« Comment M. Bouygues aurait-il raison seul contre tous ? ». En matière de technologies, le risque le plus important, c’est le panurgisme ! Prenez notre choix, mûrement réfléchi, en faveur de l’i-mode. Ce n’est pas celui de la majorité des opérateurs européens et, pourtant, c’est un succès. Nous avons la plus grande base installée [plus de 800 000 abonnés, NDLR] en dehors du Japon, avec un taux de satisfaction des clients de 80%.

Votre choix de privilégier l’Edge a souvent été brocardé. Comment en êtes-vous arrivé là ?

Dans tous nos métiers, c’est l’intérêt de nos clients qui motive nos choix technologiques. Dans la téléphonie mobile, l’objectif que nous nous sommes fixé est de faire des produits fiables, simples à utiliser et bon marché. Quand nous avons parlé d’Edge, on nous a ri au nez. Cinq ans plus tard, force est de constater que le travail de nos ingénieurs a été remarquable.
Aujourd’hui, tous les opérateurs GSM adoptent, peu ou prou, la technologie Edge. Cela ne nous donne pas pour autant la grosse tête. Etant le plus petit des trois opérateurs français, nous sommes bien obligé d’être les plus créatifs et de ne pas gaspiller d’argent. Les performances de l’Edge sont très intéressantes, à peine inférieures à celles de l’UMTS de première génération en débit montant. Et même meilleures en débit descendant. D’où son intérêt dans la perspective d’une passerelle avec le HSDPA, l’UMTS de deuxième génération. Cette optimisation de nos investissements est aussi une manière de ne pas pénaliser nos clients et de leur offrir une couverture nationale haut débit, ce que ne pourront pas faire les opérateurs n’ayant pas opté pour Edge. Il faut bien voir que l’UMTS pose encore des problèmes considérables, notamment au niveau de la couverture à l’intérieur des bâtiments.

Vous étiez farouchement hostile aux MVNO et semblez avoir changé d’avis. Pourquoi ?

Je n’ai pas changé d’avis et trouve assez extraordinaire que l’on veuille nous acheter des minutes de communication en deçà de leur prix de revient pour les revendre ensuite moins cher que nous ! Ceux qui considèrent que l’on gagne très bien sa vie dans le cellulaire n’ont qu’à se porter candidat à la quatrième licence UMTS. Je ne vais tout de même pas me couper un bras en hébergeant un concurrent, ni me laisser déposséder de mes actifs, alors que j’ai pris des risques considérables ! Accueillir un MVNO est aussi un aveu d’incompétence pour un opérateur : qu’est-ce qu’un MVNO nous apporterait que Bouygues Telecom ne sache pas faire lui-même ? Un MVNO ne fait qu’augmenter la structure de coût du marché, je ne vois pas en quoi cela pourrait être bénéfique aux consommateurs.

Depuis la transposition du « paquet télécoms », le régulateur pourrait néanmoins vous l’imposer…

On ne va pas refaire l’UMTS ! Ce n’est pas parce que vous avez une réglementation stupide qu’il faut l’appliquer. Ce n’est pas parce qu’on vous pousse à commettre une grosse bêtise qu’il faut nécessairement la faire. De même, qu’on ne peut pas obliger un constructeur automobile à vendre ses voitures à un distributeur qui les commercialiserait au tiers du prix de revient… Cela n’a pas de sens. On peut éventuellement envisager des accords sur des créneaux particuliers, comme une offre combinée fixe mobile, mais cela restera marginal.

Bouygues Telecom semble le plus exposé des trois opérateurs à l’arrivée de MVNO. Comment comptez-vous réagir si cette menace se confirme ?

On s’adaptera ; c’est dans la culture du groupe. J’observe que l’on s’envoie beaucoup d’anathèmes dans l’univers des télécoms. A une époque, on me disait qu’il fallait impérativement que nous soyons présents dans le fixe. Nous l’aurions fait, nous étions morts ! Alors, cette prétendue menace selon laquelle nous serions le plus exposé à l’arrivée de MVNO…

Pensez-vous qu’il y ait de réelles perspectives en matière de télévision sur un mobile et que la TNT soit toujours « l’UMTS de la télévision » ?

Je ne comprends pas que l’on ne veuille pas offrir aux Français une télévision moderne avec des programmes en Haute Définition et de nouveaux usages en mobilité. Le MPeg-2 [qui a les faveurs du gouvernement, NDLR] ne le permet pas. Le MPeg-4 (H.264) offrirait à la fois un plus grand nombre de chaînes en définition « classique », des chaînes en haute définition et la télévision sur les mobiles. Nous avons toujours dit que la bande passante de la téléphonique cellulaire était trop chère pour faire de la télévision et que, en revanche, la TNT était parfaite pour cela. Il faut s’inspirer de ce qui se passe en Corée ou au Japon, où la TV sur mobile devient une réalité.

Propos recueillis par Henri BESSIERES


(Mise à jour : octobre 2015)