Le BTP est l'un des derniers métiers d'aventure

Martin Bouygues, P-dg du groupe Bouygues :
« Le BTP est l’un des derniers métiers d’aventure »

Quelle différence voyez-vous entre la façon dont Francis Bouygues concevait son métier d’entrepreneur et la vôtre pour les prochaines années ?

Martin Bouygues : Pour Francis Bouygues, le client était la raison d’être de l’entreprise. Pour le satisfaire, il pensait que l’innovation technique était un atout essentiel et que la qualité du management, c’est-à-dire la gestion des hommes et la gestion financière, était la clé de toute réussite. Je partage cette vision.
Une entreprise ne peut avoir d’autre objectif que de bien servir ses clients. Pour remplir cette mission, elle doit avoir des salariés motivés, efficaces, compétents qui travaillent dans le meilleur climat possible. C’est seulement après avoir rempli ces deux conditions qu’elle peut satisfaire ses actionnaires. Voilà la trilogie sur laquelle repose ma conception du métier d’entrepreneur. Je ne vois pas ce qui pourrait la faire changer dans les années qui viennent car, pour moi, une entreprise n’est et ne sera jamais une affaire d’argent. C’est d’abord une aventure humaine.
Le métier d’entrepreneur de BTP, quant à lui, a évolué ces dernières années en fonction de l’exigence accrue des clients publics et privés : en amont vers plus de conception et d’ingénierie, de montages financiers et juridiques ; en aval, vers plus d’exploitation. Je pense que cette mutation va se poursuivre parce que les besoins sont très importants et que les Etats sont dans l’incapacité d’entretenir les bâtiments et infrastructures dont ils ont la charge pour des raisons de méthodes comptables et budgétaires. Le système anglais de PFI (Private Finance Initiative) est d’ailleurs une réponse intelligente à cette question. Cette évolution entraîne des transformations internes qui consistent à développer des compétences nouvelles par rapport à celles du seul constructeur d’ouvrages. Ce mouvement continuera dans les prochaines années.

Comment anticiper les conséquences de la mondialisation?


Martin Bouygues :
La mondialisation n’a de sens que dans des domaines précis où les coûts de recherche, développement, industrialisation et commercialisation sont si lourds que l’effet de taille peut les amortir. Dans tous les métiers de Bouygues, la mondialisation est un faux concept. Je rappelle par exemple que, dans le BTP, Bouygues est ou a été, selon les critères, leader mondial en n’étant leader dans aucun pays, excepté en France.
Par contre, un des effets de la mondialisation est d’avoir provoqué une prise de conscience forte dans le domaine qu’on appelle aujourd’hui le développement durable. Dans les métiers de la construction, cela nous conduira à accroître nos efforts en matière de respect de l’environnement.

La montée des contraintes environnementales sera-t-elle une gêne ?

Martin Bouygues : Les contraintes environnementales sont légitimes. Il est tout à fait normal que les Français se préoccupent de leur environnement. Et il est légitime que leurs exigences dans ce domaine soient de plus en plus fortes. On doit donc s’intéresser bien plus qu’on ne l’a fait dans le passé à cette contrainte : au plan de l’urbanisme, de l’architecture et du développement durable.
L’architecture est un art terriblement difficile, mais l’urbanisme l’est bien plus encore. Il suffit de voir la gravité des problèmes dans lesquels sont plongés beaucoup de nos quartiers. La prise en compte des problèmes d’urbanisme, d’une part, et des contraintes environnementales, d’autre part, fera que les infrastructures vont coûter de plus en plus cher (enfouissements, tunnels, murs anti-bruit, etc.).

La voiture individuelle va-t-elle abandonner du terrain aux transports collectifs?

Martin Bouygues : Depuis un siècle, on a vendu des millions de voitures. Et une part significative de l’économie française a été bâtie sur l’automobile. Cela a bien fonctionné parce que la voiture était à la fois la réponse à un besoin de mobilité et de liberté, un moyen de promotion sociale et un outil de croissance économique indispensable. Imaginer que tout cela puisse disparaître est une utopie. Que l’on puisse mieux utiliser le rail qu’on ne le fait aujourd’hui est une évidence. Il restera néanmoins à s’assurer que les pouvoirs de blocage dans ce domaine ne soient pas trop radicaux. Si non, de fait, cela condamnerait ce moyen de transport.

Comment doit évoluer la politique de l’habitat?


Martin Bouygues :
La France vit avec une idée du logement qui est fausse. Dans l’inconscient collectif des Français, quand on construit, c’est pour l’éternité. L’approche américaine est plus intéressante. Le logement y est un bien de consommation qui évolue selon la technologie, les besoins et le pouvoir d’achat. L’élévation du niveau de vie doit s’accompagner d’une amélioration de la qualité de l’habitat qui passe elle-même par une augmentation de la surface des logements.

Le BTP pourra-t-il continuer à attirer des jeunes?

Martin Bouygues : C’est un problème important. Pour ses emplois les plus modestes, le BTP est en compétition avec des emplois ou des subsides des collectivités territoriales ou de l’Etat, d’une part, et avec le travail au noir, d’autre part. Le climat des affaires judiciaires a aussi contribué à donner à cette profession une image fausse.
Le BTP est l’un des derniers métiers d’aventure : chaque chantier est en soi une aventure qui se déroule dans un laps de temps précis. Il offre ainsi aux jeunes des expériences très variées, sur des sites différents et, pour les plus téméraires, dans des pays étrangers.
Il faut donc que la profession fasse encore plus d’efforts pour se faire apprécier.
Sachons expliquer que le BTP est une industrie de prototypes, qui mobilise à chaque chantier tous les membres d’une équipe pour transformer un projet unique en réussite et que, dans ce métier, à aucun échelon, la monotonie n’existe.
 


(Mise à jour : octobre 2015)